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La tentation de Venise
Bernard Géniès
Le nouvel Observateur 23/6/2005

Une nouvelle capitale culturelle française est-elle née sur les rivages de l'Adriatique ? On a pu le penser quelques heures avant l'ouverture de la 51e Biennale d'art contemporain de Venise. Dans les allées de cette grand-messe de la création planétaire, les patrons de musée croisent les collectionneurs, les attachés de presse, les directeurs de la communication, les fonctionnaires, les stars du rock ou du cinéma (cette année Elton John, Cate Blanchett ou les duettistes électroniques de Kraftwerk, qui ont donné un concert lors d'une soirée privée). On ne vient plus à Venise pour mourir. On y vient pour voir et pour y être vu. Cette année, 70 pays participent à la Biennale. Certaines délégations ont fait le voyage pour la première fois, tels le Maroc, l'Albanie, la Biélorussie, le Kazakhstan ou l'Ouzbékistan. Les uns exposent dans des lieux répartis dans la ville, les autres occupe le « off », une multitude d'événements organisés par les artistes eux-mêmes dans les rues ou les lieux les plus reculés.
Deux jours avant l'inauguration officielle, le 9 juin, un premier visiteur venu de France a parcouru les expositions. François Pinault avait visiblement souhaité prendre de l'avance tout en faisant montre d'une certaine discrétion. A Venise pourtant, le collectionneur français a la cote, tant auprès des médias que des autorités locales, depuis qu'il s'est porté acquéreur du prestigieux Palazzo Grassi. Interrogé sur ses intentions, il a demandé « qu'on lui laisse le temps d'être installé ». On sait qu'à l'automne prochain il devrait présenter dans cet édifice une partie de sa collection d'art.
A quelques heures près, François Pinault aurait pu rencontrer le ministre français de la Culture et de la Communication. Renaud Donnedieu de Vabres n'a pas eu l'air de regretter ce rendez-vous faussement manqué. Lorsqu'on lui a demandé si François Pinault avait répondu à sa proposition d'installer sa collection dans les murs de l'actuel Palais de Tokyo à Paris, le ministre a répondu:«Je n'ai
pas le sentiment que François Pinault retienne notre proposition.» Plus tard, au cours d'un point presse, il a précisé qu'une grande exposition consacrée à la création française, mêlant arts plastiques, design, mode, serait organisée au cours du premier semestre 2006 au Palais de Tokyo. Un événement qui devrait annoncer une nouvelle configuration pour cette institution, plus de 6 000 mètres carrés de ses espaces actuellement inoccupés devant être aménagés dans un proche avenir.
C'est en compagnie d'un troisième visiteur venu lui aussi de France que le ministre a parcouru l'imposante nef des Corderies, théâtre de l'exposition « Toujours un peu plus loin », avant de se retrouver au pavillon français, tout entier envahi par une œuvre d'Annette Messager. Que venait donc faire Bernard Arnault à Venise ? Le président du groupe LVMH est lui aussi un collectionneur. Et le groupe qu'il dirige apporte depuis plus d'une dizaine d'années son soutien à la création contemporaine et au patrimoine artistique, sous la forme notamment d'un mécénat accordé à plus d'une vingtaine d'expositions en France et à l'étranger. Pour la Biennale de Venise, il a apporté son concours à la réalisation de l'œuvre d'Annette Messager. Une première dans la Cité des Doges ? Pas vraiment, puisque depuis quelques années LVMH apporte sa contribution au Comité français pour la Sauvegarde de Venise. Cette initiative a permis notamment la restauration des appartements royaux du Musée Correr, place Saint-Marc. Faut-il voir dans cette présence une volonté de répondre à l'installation de François Pinault au cœur de la plus prestigieuse ville-musée au monde ? Dans l'entourage de Bernard Arnault, on affirme que non. Le duel Amault-Pinault n'aura donc pas lieu dans cette capitale des arts. Après tout, Venise est une minuscule cité française qui ne compte que 320 ressortissants sur une population totale de 60 000 habitants.
Et c'est bien là le paradoxe de cette 51e
édition de la Biennale, qui a vu Donnedieu de Vabres signer avec son homologue italien, Rocco Butiglione, une déclaration en faveur d'une charte pour l'Europe de la culture - texte que le ministre italien n'avait pu signer lors des Rencontres pour l'Europe de la culture en mai dernier. Un paradoxe? Quel paradoxe? Les premiers visiteurs de la Biennale ont pu constater, les uns avec amertume, les autres avec ironie, que du côté des cimaises la présence française était on ne peut plus symbolique. Une situation qui n'étonne pas cette galeriste parisienne : «C'est normal. Pendant des années, j'ai été l'une des seules à soutenir les artistes français, l'une des seules à continuer d'affirmer que nous avions un rôle à jouer sur la scène internationale. Aujourd'hui c'est fini. Les artistes français ont plombé ma galerie ! Plus personne n'en veut ! » Un constat pour le moins excessif qui se nourrit peut-être aussi d'une nostalgie, celle d'un âge d'or dont le terme est venu à échéance en 1964, l'année où le lion d'or de la Biennale a été décerné à l'Américain Robert Rauschenberg alors que les Français s'attendaient à voir couronner Roger Bissière.
Mais le monde a changé. Et ceux qui représentent les artistes français, qui ont pour mission de les faire connaître, devront s'y faire. A cet égard, les deux imposantes expositions qui donnent le la de cette Biennale fournissent un lot d'indications précieuses. Une première, ce sont deux commissaires espagnoles qui ont été invitées à en assurer le commissariat. A Maria de Corral revenait la tâche d'organiser « l'Expérience de l'art » dans les 34 salles du pavillon italien; Rosa Martinez a quant à elle conçu le plateau de « Toujours un peu plus loin », regroupant les œuvres d'une cinquantaine d'artistes déployées tout au long des 9 000 mètres carrés des Corderies, vestige de l'ancien Arsenal de la ville. Un constat s'impose: le son, l'image envahissent la plupart des espaces. La vidéo, les installations et dans une moindre mesure la photo sont devenues les nouveaux sésames de la création.
A l'Arsenal, les visiteurs sont ainsi accueillis par les affiches géantes des Guerrilla Girls, un collectif d'artistes américaines créé en 1985 : déguisées en gorilles, elles brandissent des pancartes saluant ironiquement << la Biennale féministe ». Plus loin, ce sont les superbes vidéos de Stephen Dean qui donnent à voir de spectaculaires mouvements de foule composant des mosaïques de couleur en perpétuel déplacement. Ailleurs, ce sont les Blue Noses - un duo d'artistes russes - qui provoquent la curiosité, et parfois le rire, avec leur installation composée de douze cartons ouverts : lorsqu'on se penche au-dessus, on y découvre des saynètes ironiques dignes du vidéaste français Pierrick Sorin. La rutilante
batterie de cuisine de l'Indien Subodh Gupta attire tout autant l'attention, de même le lustre géant de Joana Vasconcelos, réalisé à l'aide de tampons périodiques. Un couple franco-britannique - composé du Français Pierre Coinde et du Britannique Gary
O'Dwyer - propose de son côté au visiteur de choisir un morceau de musique sur un ordinateur, puis de s'allonger sur un lit, le temps de sa diffusion.
Quelle image retenir de ce foisonnement ? Le but de la Biennale n'est pas de dresser un panorama exhaustif de la création actuelle. Il vise davantage à en donner une interprétation toute subjective, liée à la personnalité et au goût des commissaires. En pénétrant dans le pavillon italien, on s'aperçoit que les facettes de la perception artistique par les uns et les autres sont multiples. Ici, on retrouve la peinture avec des salles sans surprises consacrées à Bacon, Tapies, Bernard Frize (enfin un Français !), Philip Guston, Gabriel Orozco, Marlene Dumas. Dans les pavillons nationaux, celui des Etats-Unis célèbre le peintre Ed Ruscha, tandis que les Anglais consacrent leur espace à Gilbert & George. Les Japonais, eux, ont misé sur la photo avec une émouvante présentation des clichés d'Ishiuchi Miyako qui montre les images d'objets ayant appartenu à sa mère défunte. Rien de très révolutionnaire dans tout cela. Mais le sentiment quand même très net que les frontières de l'art bougent. A preuve ces vidéastes qui, à l'image de
la Finlandaise Eija-Liisa Ahtila, composent
des œuvres où le récit prend toute sa place.
Nous ne sommes pas encore en septembre,
mais déjà on se croirait déjà à la Mostra!



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